samedi 25 juillet 2009

Raoul Marquis dit Henry de Graffigny

LA FIGURE CELINIENNE QUI DEFIE LE TEMPS


Vers 1907-1908 Ferdinand est présenté, par son oncle Edouard, à Roger-Marin Courtial des Pereires, un inventeur farfelu, toujours sans le sou, marié à Irène, une femme très masculine. Ferdinand est alors embauché comme assistant au Génitron, et un peu considéré comme le fils de la famille. Un concours lancé auprès d'inventeurs tourne à l'émeute. Ferdinand et Courtial doivent alors déserter le Génitron pour Montretout, là où résident les des Pereires. Courtial, saoul, annonce alors à sa femme qu'il a vendu leur pavillon et qu'il compte lancer un projet d'agriculture tellurique. Ferdinand fait ses adieux définitifs à ses parents et suit la famille des Pereires jusqu'à Blême-le-Petit, en pleine campagne picarde. Courtial met alors en place le "Familistère de la Race Nouvelle" et y accueille des enfants, très vite laissés à eux-mêmes. Au fiasco provoqué par l'agriculture tellurique s'ajoute l'arrestation des gamins qui ont commis des chapardages dans les fermes voisines. Tous ces évènements ont raison des ambitions scientifiques de Courtial. Et puis, un matin, Il a disparu. Le facteur annonce que l'on a retrouvé son corps. Courtial s'est suicidé d'un coup de fusil dans la tête. Telle peut être brièvement résumée la vie d’un des personnages du roman de Louis-Ferdinand Céline (1) « Mort à crédit ».
On s'accorde aujourd'hui à considérer son œuvre littéraire comme l'une des plus importantes du vingtième siècle, et ce même si l'homme est toujours détesté ou sujet à controverses à cause de trois diatribes antisémites. De son vivant, Céline a publié sept romans, quatre pamphlets, une pièce de théâtre et quelques ballets. Littérairement, il continue de déranger par son inimitable écriture. Ce roman marquera d’ailleurs la véritable apparition de la "petite musique" célinienne et les prémices de la trouvaille de l'écrivain, à savoir l'utilisation des points de suspension comme soupirs, comme respirations, comme cadences ; ce que certains appelleront alors un style disloqué. Il s’y mettra souvent en scène sous le personnage de Ferdinand, comme narrateur de ses romans. Mais alors, qui est ce Courtial des Perreires ?
" Le livre va paraître enfin. Vous en savez le ton - cela va bien plus loin que Voyage. Bien sûr Courtial c'est de Graffigny grand inventeur et prince du rafistolage - génial imposteur à qui je dois beaucoup vous le savez. Les psychanalystes vont être ravis, je n'ai pas lésiné...(2) ". Ce de Graffigny, Céline l’a rencontré en automne 1917 alors qu’il était l’homme à tout faire du mensuel « Euréka ». Depuis cette date, ils travaillent ensemble et ont été engagés tous les deux en mars 1918 par la Fondation Rockefeller pour mener à travers la France une campagne d'action contre la tuberculose. Graffigny était alors le marionnettiste d’un guignol prophylactique destiné à sensibiliser les enfants à l’hygiène. Ensemble, ils parcourront la Bretagne de mars à novembre de la même année, période à laquelle Céline quittera la mission pour passer son baccalauréat et entreprendre des études de médecine (3).
Henry (ou Henri) de GRAFFIGNY est connu à l’état civil sous le nom de Henri Raoul MARQUIS, et il naît à Graffigny-Chemin (Haute-Marne) le 28 septembre 1863 (4). Ingénieur électricien, il deviendra inventeur, aéronaute, et surtout vulgarisateur universel. Il est un temps secrétaire de rédaction de « Eurêka » une revue scientifique, et rédacteur en chef de « La Science universelle (5)». De nombreux écrits, individuels ou collectifs, lui sont attribués dans des domaines très variés (6). On peut cependant les classer en trois catégories ; les livres de voyages, les ouvrages de vulgarisation, et les romans, même si la distinction entre les deux premières catégories n’est pas toujours aisée. A part « A travers l’Espagne », ses voyages n’étaient pas simples à réaliser pour l’époque : « Le tour de France en aéroplane » et « Le tour du monde en automobile » avec les problèmes liés aux aléas des transports donnent un aperçu des difficultés de ce début de XXème siècle. Henry de Graffigny excellera dans la vulgarisation scientifique, depuis « Les Merveilles de l'Horlogerie » en 1888 jusqu’à « Pour Enseigner La Minéralogie » en 1931 en passant par la « Télégraphie et téléphonie sans fil expliquées à tout le monde » en 1921 ou il met à la portée du commun des mortels les ondes hertziennes et les différents systèmes existants ; sans oublier des sujets plus récréatifs comme « Le théâtre Guignol » ou « Les industries d'amateurs ». Tous ces ouvrages sont aujourd’hui bien désuets et n’intéressent plus guère que les érudits soucieux de connaître l’avancement de la technique à une époque donnée. Concernant les romans, ses premiers récits, axés sur l'aéronautique et l'astronautique, parurent à la fin du XIXème siècle ; mais le style changera rapidement pour être assimilé à ce que l’on appelle aujourd’hui la littérature fantastique ou d’anticipation. Depuis « Aéronaute par vocation suivi de Un drame dans les airs » et « De la Terre aux étoiles » en 1892 jusqu’à « Aventures extraordinaires d'un savant russe » en 1898 il y a un changement radical. Ce dernier ouvrage, en 4 volumes, écrit conjointement avec Georges Le Faure (7) est préfacé par Camille Flammarion. Il y invente une expédition franco-russe à bord d’un vaisseau spatial lancé par un canon depuis l’intérieur d’un volcan. L'oxygène était emmagasiné sous la forme de tablettes et le dioxyde de carbone était éliminé grâce à du potassium hydroxyde. L'électricité fournissait la lumière et la chaleur. Pour certains déplacements, il utilisait la pression des vents solaires….. Il réitère en 1910 avec « La ville aérienne », une autre « julevernerie » à bord d’un aérostat gigantesque, et surtout en 1933 avec « Electropolis » ; roman destiné à la jeunesse dont l’action se déroule en grande partie au Moyen-Orient et en Egypte. L'auteur qui s'était passionné pour les avantages que l'électricité pourrait apporter à l'humanité y décrit l'implantation d'une ville idéale en Mésopotamie. La ville fonctionnant grâce à l'électricité et l'agriculture étant remplacée par «l'électroculture». C’est indéniablement cet ouvrage qui a inspiré Céline dont le personnage de Courtial des Pereires reprend les grands traits de caractère de notre écrivain haut marnais et la trame de son roman comme base de projet scientifique. Rien n’était laissé au hasard dans les ouvrages de Henry de Graffigny ; même la nourriture était prévue pour les voyages inter-cosmiques : Emploi de beefsteaks comprimés et de liquide nutritif azoté. Création de nourriture synthétique ; invention du trophogène, qui est « la matière nutritive fondamentale représentant le protoplasme constituant la cellule vivante ». Seul obstacle, le prix de ces pilules …. ! (8)
Même si certains de ses ouvrages ont été réédités, Henry de Graffigny tombera rapidement dans l’oubli pour finalement «ressusciter» en fin de XXème siècle à travers le personnage de Courtial des Pereires lorsque Céline fut remis dans les rayons des librairies. Laissons donc là l’écrivain pour revenir sur le personnage de Graffigny / des Pereires. Céline en fait une description physique qui ne saurait être démentie (9): « Il n’était pas gros Courtial, mais vivace et bref, et petit costaud ». Marquis se marie le 25 août 1908 à Champigny-sur-Marne avec Marie Mélanie MARGOT mais semble divorcé avant 1917, probablement à cause de son goût prononcé pour les femmes. « Il annonçait lui même son âge plusieurs fois par jour… » note Céline dont le héros est également très coureur. Contrairement à Courtial, Raoul Marquis mourut paisiblement le 3 juillet 1934 à Septeuil (10) et on ne sait pas ce qu’il aurait pensé de ses aventures littéraires, mais elles lui auraient rappelé bien des souvenirs, plus farfelus les uns que les autres, et ce même s’il était fâché avec Céline depuis longtemps. Comme dans « Mort à Crédit », Raoul Marquis faillit se rompre le cou à plusieurs reprises lors de ses vols aérostatiques, effectués entre 1880 et 1888, qui se terminaient le plus souvent en chute libre après déchirement du ballon. Il se qualifie d’ailleurs lui même « d’élève de célèbres aérostiers (11) » et s’affabulait alors de titres ronflants. C’est ainsi qu’il figure dans le Bottin Mondain en tant que marquis de Graffigny avant d’être démasqué pour cette prétendue noblesse, puis purement radié (12). Après les airs, la culture électrique, qu’il a réellement expérimentée comme pouvant être « le salut de nos campagnes et du pays tout entier (13) », ne l’a pas non plus nourri puisque avec son épouse ils étaient obligés d’accueillir de jeunes orphelins pour survivre (14). Pas plus que ses œufs de synthèse à base de viande chevaline, ou ses aspirateurs anti-poussière pour automobiles (15), qui étaient plus proches du charlatanisme que de la véritable invention. Rien ne semblait impossible à cet esprit torturé, « C’est son vice à lui, ça d’abord ! Tout connaître…Mettre son nez dans toutes les fentes ! (16) », qui exposait alors ses lubies - certains diraient ses éclairs de génie - dans des digressions pseudo-scientifiques parfois hilarantes. Le mensuel « Euréka », dans lequel Graffigny essayait, à travers ses écrits, de convaincre l’esprit retardataire de ses contemporains était tout naturellement le « Génitron » de Courtial des Pereires. Il fut repris, à Beaubourg, comme nom pour l’horloge qui décomptait les secondes nous séparant alors de l’an 2000 (17), et ce parce que son concepteur était littéralement tombé amoureux du personnage de « Mort à Crédit » (18); à moins que ce ne soit de celui qui l’en avait inspiré….
Graffigny était un polygraphe particulièrement prolixe, peut-être un bon vulgarisateur scientifique, mais semble être un piètre romancier. Il a simplement suivi la tendance -on ne parlait pas encore de mode dans le roman - et les lignes tracées par Jules Verne, et surtout par Camille Flammarion (19). Ce dernier fut l'artisan de ce que l'on pourrait appeler le spiritisme de la communication, avec sa notion d’humanité martienne, bien que sur ce point encore, il faille distinguer l'enthousiasme du romancier et la prudence du savant (20) de renom, que l’on considère comme le précurseur de l’astronomie moderne (21). Quant au savant Marquis, il tenait plus de l’inventeur farfelu et délirant, pur produit d’une époque qui croît au progrès des sciences modernes, que du scientifique rigoureux et fiable; mais c’est finalement grâce au caractère exceptionnel de ce haut-marnais que Céline a écrit les pages les plus drôles de ses romans.


Didier DESNOUVAUX

Notes:
(1) Louis Ferdinand Destouches dit Céline (Courbevoie, 1894 — Meudon, 1961).
(2) Lettre de Céline à Joseph Garcin, 21 avril 1936. Joseph Garcin (1894-1962) gèrera des établissements dans l’hôtellerie et la restauration, et des affaires plus ou moins illicites comme le proxénétisme. Il inspirera à Céline le personnage de Cascade.
(3) http://louisferdinandceline.free.fr/ le Bulletin Célinien. Bruxelles. Avec mes remerciements à son rédacteur Marc LAUDELOUT pour m’avoir communiqué des renseignements biographiques.
(4) Le 28 septembre 1863 est né à Graffigny-Chemin Raoul Henri Clément Auguste Antoine, fils de Auguste Narcisse MARQUIS, âgé de 29 ans, rentier demeurant à Graffigny et de Marie Elisa BROT, âgée de 27 ans, sans profession… ADHM 1E 227/9.
(5) « La science universelle », ou revue populaire illustrée, est un hebdomadaire vendu 25 centimes le numéro. Si Henri de Graffigny en est le rédacteur en chef, d’autres haut-marnais y contribuent : Camille Flammarion au comité de rédaction, et Emile Richebourg le romancier de Meuvy qui y publie une nouvelle : « la bavarde ». Cette revue scientifique n’est toutefois pas la première dont Henri de Graffigny est le rédacteur en chef, car en mai 1888, il est au « Moniteur des inventions nouvelles », et encore le 21 juin 1889 quand paraît le numéro 1 de « la maison illustrée », ou recueil de la vie domestique donnant les moyens de faire soi même et à peu de frais tous les travaux de l’intérieur et de la campagne… ADHM 7J45
(6) On peut recenser près d’une centaine d’ouvrages différents à la BNF. http://catalogue2.bnf.fr mais une bibliographie plus complète de ses écrits permet de lui en attribuer plus de 140. In l’Année Céline 1993.
(7) Georges Le Faure (1858-1953). Après des études de droit, il se lance dans le journalisme politique et écrit des récits d’aventures historiques pour lesquels il est condamné par les tribunaux. Il deviendra feuilletoniste dans des périodiques et s’essayera au théâtre. Ecrivain populaire, il disparaîtra des catalogues pendant la guerre 39/45.
(8) In Alimentation naturelle et artificielle dans les littératures conecturales romanesques rationnelles, chrono-bibliographie thématique. Pierre Versins, Lausanne, 1964.
(9) Céline a confirmé, dans deux courriers écrits en 1947 et 1950, que celui qui l’avait inspiré pour Courtial des Pereires était bien Henry de Graffigny. In L’Année Céline 1993.
(10) Septeuil (Yvelines) correspond à Blême-le-Petit dans « Mort à Crédit »
(11) In : Traité d’aérostation théorique et pratique. 1891. Le vol en ballon a toujours été son sujet de prédilection, car dès le premier numéro de « La maison illustrée » on parle d’Henri de Graffigny comme « organisant des ascensions de longue durée », et on y cite comme futurs passagers Camille Flammarion. La première page de ce même hebdomadaire montre d’ailleurs le gonflement d’une montgolfière en papier.
(12) Génial imposteur comme le qualifie Céline. In Lettre de Céline à Joseph Garcin, 21 avril 1936 ; déjà citée.
(13) Article publié dans Euréka. In Bulletin Célinien N°151.
(14) In Bulletin Célinien N°151
(15) Jean Louis Tremblais in Bulletin Célinien n°151
(16) In Mort à Crédit. Op. cité.
(17) L’inventeur du Génitron de Beaubourg avait d’ailleurs obtenu l’accord de la famille de Céline.
(18) Jean Louis Tremblais, In Bulletin célinien n°151
(19) Son étude de l'habitabilité du ciel, Flammarion la conduit, dans La Pluralité des mondes habités (1862) et dans Les Mondes imaginaires et les mondes réels (1865).
(20) http://www.sdv.fr/pages/adamantine/
(21) Flammarion dont Courtial des Pereires avait un portrait dédicacé dans la vitrine du Génitron, était un de ses maîtres à penser.




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